Shelter, le silence de l'amer
Voilà un petit moment qu’on n’avait pas eu de nouvelles de Jason Statham – sans doute parce que la majorité de ses films récents était sortie directement sur les plateformes (la saga Fast & Furious ne compte pas, il ne fait qu’y passer les plats) avant de se perdre dans le maquis des algorithmes. Que l’on se rassure, toutefois : même après plusieurs années passées loin de nos yeux et de notre cœur, l’ex-Transporteur n’a pas changé. Il est toujours cet imperturbable redresseur de torts, ronin des temps modernes, n’obéissant qu’à ses propres règles. Dans ce Shelter, c’est une fillette innocente prise dans les rets de la violence aveugle que Michael Mason, le personnage campé par Statham, devra protéger.
Bardé d’un argument pareil, c’est logiquement tout un pan du cinéma d’action que Shelter convoque : Léon, la saga au landau Baby Cart ou, plus près de nous, une œuvre au titre et au déroulé étrangement proche : Safe (2012), dans laquelle un certain… Statham Jason protégeait une jeune prodige des maths. Regrette-t-on alors d’avoir fait le déplacement, si presque tout dans Shelter fleure bon la naphtaline ? Pas forcément, puisque le réalisateur Ric Roman Waugh fait son job avec une certaine maîtrise. La première puisque partie, située dans les glaciaux confins d'une île écossaise, tire même vers le conceptuel, avec ses personnages quasiment muets et la part belle laissée aux décors. Des paysages rugueux et éminemment cinégéniques dont Waugh devient un genre de spécialiste – on lui doit aussi les deux Greenland, récits apocalyptiques où le non moins inoxydable Gerard Butler doit survivre dans cette terre arctique désormais convoitée par Donald Trump.
La suite du film est plus classique et suit, sans trop se fouler, le déroulé plan-plan du thriller 2.0, mélange à parts égales de bastons mano à mano bien troussées et de soporifiques scènes dans des bureaux grisâtres peuplés d’analystes – une figure imposée du thriller post-Jason Bourne, qu’il faudrait à présent songer à ranger au vestiaire. Ils ne sont pas si nombreux, les films à pouvoir se targuer de gâcher ce délicieux acteur qu’est Bill Nighy, mais Shelter est assurément l’un d’entre eux. Subodorons que c’est volontaire, ou presque : ce long-métrage n’existe que par et pour son acteur principal – Jason Tatane, donc – à qui il ne s’agirait surtout pas de faire de l’ombre.
Au fond, il en va de Statham comme il en allait de Bruce Willis il y a trois décennies ou de John Wayne il y a plus longtemps encore : ceux qui apprécient son caractère taciturne et son goût pour la clé de bras en auront pour leur argent (même s’ils regardent le film à la maison), quand tous les autres se demanderont bien ce qu’ils sont venus faire là… Quoiqu’il en soit, ces jours-ci, presque tous les objets estampillés Statham finissent par avoir le droit à une suite, donc quelque chose nous dit que cet homme qui aurait rêvé d’être « une île » plutôt qu’un « morceau du continent » (copyright John Donne) n’en a pas tout à fait fini avec sa conception toute personnelle de la loi et l'ordre.
Shelter, Ric Roman Waugh, 2026. Avec : Jason Statham, Bill Nighy, Naomi Ackie, Bodhi Rae Breathnach, Daniel Mays.
