In the Grey, tant qu'il y aura des zobs
Un vieux tic journalistique consiste à chercher chez chaque cinéaste « le film de la maturité ». Or, certains cinéastes refusent encore et toujours de maturer, de grandir, de laisser derrière eux le pire et le meilleur de ce qui fait leur cinéma. Exemple parmi d’autres : Guy Ritchie, qui pond depuis deux décennies et avec un bonheur inégal des histoires de mecs sévèrement burnés, qu’il s’agisse de petites frappes londoniennes ou des soldats en vadrouille. Ritchie est, en quelque sorte, un Delmer Daves 2.0 : un exécutant à la fois doté d’un style reconnaissable et dévoué – sinon servile – qui tourne tout ou presque ce que les grands studios hollywoodiens lui proposeront, qu’il s’agisse de l’improbable remake survitaminé du français Le Convoyeur (Un homme en colère) ou de la boursouflée relecture d’un classique Disney (Aladdin). Et saviez-vous qu’entre 2023 et 2024, il a réalisé pas moins de trois films pour Amazon Prime – tous perdus depuis dans le maquis des algorithmes bezosiens ?
À cet égard, In the Grey n’est sans doute qu’un film de plus dans une carrière en dents de scie. Le cahoteux chemin du film jusqu’aux salles obscures – en tout cas celle de Belgique, où on l’a vu, puisqu’il n’est pas sorti en France – n’est d’ailleurs pas particulièrement rassurant : tourné en 2023, le long-métrage est resté prendre la poussière sur les étagères du distributeur Lionsgate, avant que celui-ci ne refile finalement le bébé à une société concurrente. Un infréquentable nanar, In the Grey, que l’on devrait approcher qu’en ne se bouchant le nez ? Pas vraiment. C’est surtout du Ritchie pur jus, ni bon ni mauvais, et l’on retrouve en filigrane ce qui semble être le mantra du cinéaste à chacun de ses films : aller vite. Aller vite avant que le public se rende compte que le scénario ne tient pas debout (une sombre histoire de recouvrement de dettes mené manu militari), que les dialogues sont en toc et les blagues pas très drôles, que les même les acteurs tuent le temps en attendant des rôles plus consistants, que la narration façon puzzle ou un énième split screen ne servent à rien, sinon à faire joli. La limite de tout ça est que, bien sûr, pour le spectateur aussi, ce sera rapide : vite vu et digéré, In the Grey sera aussi vite oublié.
Ce qu’il y a de plus rigolo et réussi dans le film, c’est au fond ce qui intéresse Guy Ritchie depuis toujours : faire faire à des gravures de mode des jeux de petits garçons. Très rapidement, on comprend que le cinéaste n’a cure de ses personnages féminins (Eiza González, Rosamund Pike), archétypes de carriéristes aux dents longues ou de demoiselles en détresse – quand ce n’est pas les deux à la fois. Son truc à lui, c’est de convoquer des types gaulés comme des dieux (Jake Gyllenhaal, Henry Cavill) pour leur faire distribuer des taloches, chevaucher des moto-cross, tirer avec des lance-roquettes, enfiler les déguisements les plus fantasques possible et – on ne plaisante même pas – dessiner des zizis dans le sable. Une certaine idée du cinéma d’action réduit aux dimensions d’une cour de récré, peuplée de Ken et d’Action Man. Bien sûr, on sait depuis, disons, Top Gun que toutes ces rodomontades plus-macho-que-moi-tu-meurs fleurent bon l’homosexualité latente mais, là encore, Ritchie ne se démonte pas et assume. Il ne fait pas que caresser les sous-entendus crypto-gay propres à ce genre de films, il met le doigt dedans jusqu’au coude : Donnie Darko et l’ex-Superman passent leur temps à se balancer des répliques du genre « Moi aussi, je t’aime » ou « J’espère que tu réussiras à passer une nuit sans moi », à tel point qu’on finit par se demander si ces deux zigs-là ne sont pas bel et bien en couple ! Bref, le réalisateur s'amuse (beaucoup) et nous aussi (un peu). Tu veux faire quoi quand tu seras grand ? Avoir la vie de Guy Ritchie, pardi.
In the Grey, Guy Ritchie, 2023. Avec : Eiza González, Henry Cavill, Jake Gyllenhaal, Rosamund Pike, Carlos Bardem.