Chopin, Chopin!, piano future
Dans le cinéma contemporain, peu de genres sont aussi dénués d’intérêt et prévisibles que le film biographique – ou biopic – de stars de la chanson. De James Brown à Amy Winehouse (là-bas), de Charles Aznavour à Johnny Hallyday (ici), personne n’y échappe, et tous doivent se fondre dans le même moule minuscule. Parler de « biopics Wikipédia », comme on le fait souvent, est même presque faire trop d’honneur à ce qu’on appellerait quant à nous des « biopics Spotify » tant la vérité factuelle est secondaire – parfois jusqu’à l’absurde, comme dans le cas de Michael, consacré au Jackson éponyme – dans ces films qui n’existent bien souvent que pour faire vendre des galettes à des artistes décédés. Aujourd’hui, le biopic musical est donc un magasin de porcelaine auquel il ne manque qu’un éléphant en furie.
Chopin, Chopin !, pendant romantique et pianistique de ce genre de biographies — pas encore sorti en France mais déjà visible chez nos voisins belges — sera-t-il l’éléphant en question ? Probablement pas, mais le film du Polonais Michał Kwieciński, slalome habilement sur un terrain passablement miné. Déjà, le cinéaste n’essaye pas de compresser cette courte mais riche vie (le compositeur est mort à 39 ans) en deux heures, et préfère se concentrer sur quelques moments saillants de la vie du compositeur, dans une démarche narrative inspirée de Julie (en 12 chapitres) : son premier mariage, tué dans l’œuf ; la pandémie de choléra qui frappe l’Europe au cours de laquelle Chopin, qui pratique une activité « non essentielle » est obligé de se confiner dans son appartement parisien (ça vous rappelle quelque chose ?) ; son union muy caliente avec George Sand, qui les voit un temps s’exiler sous le soleil de Majorque ; sa relation presque filiale avec le prodige Carl Filtsch, qui mourra à 15 ans...
Dans le ton aussi, Michał Kwieciński tente de renouveler ce genre très empesé qu’est la biographie en costumes, et s’amuse à filmer Frédéric Chopin et Franz Liszt comme les proto-rock stars qu’ils étaient : quand ils ne jouent pas à guichets fermés, nos deux pianistes s’adonnent aux bains de foule dans la rue ou aux plaisirs de la chair dans les lupanars de la capitale. L’interprétation est faite du même bois : avec ses faux airs de Timothée Chalamet varsovien, Eryk Kulm incarne un Chopin fuyant et évanescent, loin du génie en surplomb qui est la loi du genre. Dans les seconds rôles, les régionaux de l’étape Lambert Wilson en Louis-Philippe, Joséphine de La Baume, à l’aise en George Sand, et Victor Meutelet – le Jean-Philippe Smet de Monsieur Aznavour, on y revient – en Franz Liszt s’en sortent bien eux aussi, même lorsqu’ils doivent donner vie à des répliques balourdes qu’on croyait interdites à l’écran depuis les dramatiques de l’ORTF.
Pou appréciable qu’elle soit, cette représentation assez irrévérencieuse d’un génie musical – pour Chopin, le qualificatif n’est pas usurpé – n’est pas tout à fait nouvelle. Et ne risque pas de nous faire oublier les films de Ken Russell, roi de la biographie musicale blasphématoire et joyeusement anachronique (La Symphonie pathétique, Mahler, Lisztomania). Si voir Chopin ressuscité sur grand écran ne sera jamais aussi bouleversant que d’écouter ses sonates, au moins Chopin, Chopin ! joue-t-il toutes les bonnes notes.
Chopin, Chopin!, Michał Kwieciński, 2025 : Eryk Kulm, Joséphine de La Baume, Victor Meutelet, Lambert Wilson, Maja Ostaszewska.
