The Mandalorian and Grogu, vaisseaux sans gain
Sept ans que la franchise Star Wars n’avait pas mis les pieds au cinéma. Une éternité en temporalité hollywoodienne actuelle où toute franchise se doit, bon gré mal gré, de balancer sur les écrans un nouvel opus tous les deux-trois ans si elle ne veut pas se faire oublier du commun des mortels. Sept ans de réfection, donc, auront été nécessaires à la saga pour qu’elle sache dans quelle direction emmener ses films, alors même que les longs-métrages donnant à voir des héros flambants neufs (la dernière trilogie en date, ou « postlogie ») comme ceux tentant, en bons kamikazes, de narrer la folle genèse des idoles des jeunes (Solo) avaient laissé pas mal de gens sur le carreau.
Ex toxique
Les trois quarts d’une décennie durant lesquels Star Wars aura donc uniquement vécu à la télévision, notamment par le biais de The Mandalorian, titrée d’après son personnage de chasseur de primes à mi-chemin entre le samouraï et le redresseur de torts de l’Ouest sauvage américain. Un feuilleton au sens premier du terme, proche dans l’esprit de ces comics et vieux serials qui ont tant influencé George Lucas pour la création de son univers, sans prétention et bien troussé – du moins le temps de ses deux premières saisons. Car c’est presque toujours la même chose dans les films et séries Star Wars (et pas que) depuis que Lucas a vendu son bébé à Disney : ça commence plutôt bien – avec la volonté renouvelée de lancer des nouveaux héros prompts à inspirer la jeunesse et vendre des figurines par pleines brouettes – et ça finit immanquablement par des clins d’œil gros comme un Wookiee aux icônes spatiales de jadis.
Règle à laquelle The Mandalorian ne fit pas exception, puisque son protagoniste (Pedro Pascal, presque toujours casqué) dût cohabiter, les années passant, avec un nombre croissant d’icônes encombrantes : Boba Fett, Luke Skywalker, la maîtresse jedi Ahsoka Tano, etc. Et encore : ça, c’est quand la franchise ne ramène pas à la vie, via moult effets spécieux, des acteurs et actrices déjà trépassés (Carrie Fisher, Peter Cushing) pour offrir un dernier tour de piste à leurs personnages. Peut-être serait-il temps de passer à autre chose ? C’est triste à dire mais, désormais, c’est à ça que ressemble cette saga : à votre pote encore accro à son ex toxique, qui ne peut pas s’empêcher de se jeter une énième fois dans ses bras en dépit de tous les « drapeaux rouges » (comme on dit au Québec) qui se dresse sur son chemin. Concernant votre pote, on n’a pas de remède miracle, mais pour Star Wars, une seule solution : il est devenu urgent de supprimer le 06 de Dark Vador et d’Obi-Wan Kenobi et de s’envoler vers une nouvelle galaxie narrative encore plus lointaine. À ses risques et périls, sans doute : la dernière fois qu’une série a tenté une telle révolution, c’était The Acolyte, qui a suscité l’ire des fanboys réactionnaires et fini prestement annulé par les conservateurs caciques de Disney. Qui osera, dès lors, encore promettre le Grand soir ?
Présentation spatiale
Certainement pas The Mandalorian and Grogu. Au moins, quand on sait que ce long-métrage annule et remplace la quatrième saison putative de The Mandalorian, notre chandelle s’éclaire : sans doute est-ce la raison pour laquelle tout paraît si précipité, si branlant, sur la forme comme sur le fond. De fait, on a l’impression qu’ont été collés et rapiécés ensemble le premier, le cinquième et le huitième d’une saison de mini-série comme les plateformes de streaming en produisent à la chaîne, dont il vaut mieux avoir vu les précédents avatars pour être sûr de n’en rien rater. Un signe évident de la « marvelisation » galopante de la saga Star Wars – d’ailleurs, les deux marques partagent une même maison-mère et un Jon Favreau, le capitaine du vaisseau Mandalorian, qui a gagné ses jalons de cinéaste avec Iron Man –, laquelle pourrait se comprendre, au moins commercialement… si la méthode ne s’avérait pas de moins en moins payante pour les films Marvel eux-mêmes. Quitte à s’inspirer à tout prix de sa cousine, d’ailleurs, le film aurait peut-être gagné à être une « présentation spéciale », ce nouveau format bâtard (des moyens-métrages unitaires de moins d’une heure) avec lequel le Marvel Cinematic Universe fait mumuse sur Disney+. Une histoire devenue long-métrage presque par défaut, sans vrais début ni fin, uniquement lancée à l’assaut des salles obscures dans le seul but de vendre des produits dérivants et faire tourner l’usine à memes : est-ce donc cela, l’avenir du cinéma populaire ?
À peine moins arbitraire est ce que font faire Favreau et Dave Filoni – les deux têtes pensantes de la série et du présent film – au héros casqué et à son comparse Grogu. Car l’intrigue tient parfois du pompage, pardon, de l’hommage aux plus belles heures de la saga Star Wars (l’épique ouverture de L’Empire contre-attaque) et plus souvent de ces aventures secondaires et superflues que les gamers nomment « side quest ». Nos agents très spatiaux bondissent de planète aride en planète forestière, croisent un tas de grosses bébêtes qui ne leur résistent que mollement, et la reine de la sci-fi Sigourney Weaver vient pour balancer une ou deux punchlines. Il y a bien, en milieu de film, un joli intermède étrangement minimaliste et presque poétique mais, lorsqu’il aura lieu, vous aurez sans doute les yeux rivés sur votre montre. Même les nouveaux personnages semblent avoir été expédiés par-dessus la jambe : en sus d’un artisan kebabier de l’espace joué vocalement par Martin Scorsese – caméo savoureux uniquement lorsqu’on sait le mépris que le Raging Bull des cinéastes porte aux blockbusters –, on rencontre ici Rotta le Hutt, fils du défunt et honni Jabba. Outre que ce personnage et son apparence cuisinent là encore des fonds de pots vieux de quatre décennies, son incarnation tient du non-sujet : durant les mois précédents la sortie de The Mandalorian and Grogu, on nous avait rebattu les oreilles sur la présence de Jeremy Allen White, la vedette de The Bear, pour doubler cet alien. À l’arrivée, pourtant, bidouillées comme ça, ni la diction ni la tessiture du personnage ne permettent d’identifier l’acteur. À moins que cela n’ait été qu’un moyen un peu grossier de faire monter la sauce autour d’une série dont la prochaine saison sera bientôt diffusée sur, vous l’aurez deviné, Disney+ ?
Tout se passe comme si Favreau et Filoni avaient voulu (ou dû) accoucher d’un long-métrage tellement banal et bâclé – pas irregardable, attention, mais littéralement médiocre – qu’il dissuadait à tout jamais quiconque de se lancer dans un autre film de la saga taillé pour le grand écran. On pense aux Producteurs, ce film hilarant de Mel Brooks dans lequel deux margoulins de Broadway décident de monter une comédie musicale sur le IIIe Reich, afin de s’assurer un bide cinglant et ainsi détourner du brouzouf. The Mandalorian n’est certes pas Adolf H. mais soyons clairs : si le studio qui en détient les droits avaient voulu nous montrer une bonne fois pour toutes que l’avenir de Star Wars est sur le petit écran, il ne s’y serait pas pris autrement.
The Mandalorian and Grogu, Jon Favrau, 2026. Avec : Pedro Pascal, Jeremy Allen White, Sigourney Weaver, Steven Blum, Jonny Coyne.
