The Uprising, révolte-face


Le film le plus schizophrénique de 2026. Face A : The Uprising est une épopée médiévale à gros budget et bardée de stars que plus grand monde – à part peut-être Ridley Scott – ne produit désormais à Hollywood. Face B : The Uprising est en réalité le préquel « furtif » (c’est le terme aujourd’hui consacré) de l’un des personnages les plus iconiques de la culture occidentale, Robin des Bois. Deux visions d’un même film divergentes et mêmes antagonistes, qui ont créé une petite bataille d’Hernani entre les distributeurs anglais et américain du film – savonnant du même coup la planche à une œuvre devant laquelle le public s’est retrouvé comme une poule face à une arbalète. Alors, à quoi avons-nous affaire ici, exactement ?

Paul Greengrass, scénariste et réalisateur, traite en tout cas son récit et ses personnages sans la moindre référence au mythe – ici, point de forêt de Sherwood ni de shérif de Nottingham. Le protagoniste n’est jamais décrit que comme un « laboureur » : « Je suis ce que je fais », précise-t-il. Grand bien fasse à Greengrass, au passage : son histoire d’un peuple qui se soulève après avoir longtemps courbé l’échine face à des impôts injustes, une classe dirigeante cacocratique et un virus qui décime la population par pleins tombereaux est suffisamment prenante – et... actuelle – en soi. Guère besoin que les paysans révoltés en question se nomment Robin des Bois ou Marianne pour qu’on s’intéresse à leur sort.

Jamais à laboure 

En refusant de succomber à la légende, le cinéaste démine au passage l’un des clichés les plus prégnants dans ce genre de films (pseudo-)historiques, qu’ils portent sur Jules César, Simon Bolivar ou Napoléon : un certain messianisme, qui fait souvent du personnage principal le seul tributaire d’une aventure collective. Un être transcendant, omniscient, qui voit tout, sait tout, anticipe tout. Or, le Laboureur campé par Andrew Garfield est loin de coller à cet idéal : s’il se retrouve à la tête de cette révolte, c’est quasiment par accident, et la défense de son propre petit pré carré l’intéresse au moins autant que les droits qui restent à conquérir pour lui et ses semblables. Il se méfie comme de la peste des fanatismes, qu’il s’agisse de celui de l’hérétique John Ball (Jamie « Billy Elliot » Bell), qui voit des manifestations divines et des buissons ardents à chaque coin de forêt, ou de celui de ceux qui profitent de ces soulèvements pour commettre des actes de violence pires encore que ceux qu’ils ont subis. Devant The Uprising, on se souvient que, en plus d’incarner une certaine pyrotechnique hollywoodienne (la saga Jason Bourne, dont il a été le principal architecte), Paul Greengrass a aussi beaucoup filmé les tensions cultu(r)elles qui dégénèrent parfois en bains de sang, du bien nommé Bloody Sunday jusqu’à Un 22 juillet, consacré au tueur Anders Behring Breivik.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul cliché du genre que Greengrass désamorce : on a pu lire, ici et là, que son style sur le vif et tremblotant (du fait de sa caméra souvent tenue à la main) jurait au sein d’un genre volontiers empesé voire pompier. Sachons lui gré, au contraire, de renouveler visuellement un genre très codifié et de chambouler ce à quoi un récit médiéval est supposé ressembler. Car, pour Greengrass, la forme rejoint le fond : si les vicissitudes subies par les paysans d’il y a quelques siècles sont censées rappeler celles des classes laborieuses d’aujourd’hui, il est logique que la mise en scène suive. En témoigne ces scènes où les paysans marchent vers Londres dans des attroupements filmés comme des cortèges de manif’ (chansonnettes gaillardes incluses), ou ces conseils où le roi et ses conseillers décident négligemment du sort de la plèbe comme des grands patrons en conseil d’administration.

Et Robin des Bois dans tout cela ? À vrai dire, la façon dont le Laboureur est rhabillé in extremis – arc, flèches, longue capuche et masque, aboutissant à un résultat plus proche de M. Pokora que d’Errol Flynn – pour raccrocher les wagons avec la légende de Sherwood pose question : que vient faire là le justicier vert, au juste ? Deux hypothèses s’affrontent : soit les producteurs du film ont vu venir le flop au box-office et ont tenté de limiter la casse en apposant sur leur histoire de gueux en guenilles un personnage plus porteur au box-office ; soit le personnage de Robin des Bois sert à agir comme un baume apaisant, en icône réconfortante mais globalement inoffensive, qui saura faire oublier au spectateur lambda les rêves de collectivisme qu’auront fait naître The Uprising. Les paris sont ouverts.

The Uprising, Paul Greengrass, 2026. Avec : Andrew Garfield, Jamie Bell, Thomasin McKenzie, Woody Norman, Tom Hollander. 

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