Wild Horse Nine, théâtre de sang
Deux hurluberlus travaillant pour une organisation aux motivations troubles sont coincés dans un lieu qu’ils ne peuvent plus voir en peinture. Comme les journées sont un peu longues, ils s’occupent en parlant de tout : de la vie, de la mort, de tout ce qu’il y a entre les deux... C’était le postulat exact de Bons baisers de Bruges et, à peu de choses près, aussi celui des Banshees d’Inisherin, deux des précédents films de Martin McDonagh. Est-ce à dire que le cinéaste fait toujours le même film ? Même pas : il s’agit plutôt d’une variation autour d’un même sujet, d’une itération nouvelle. Une certaine façon de remettre l’ouvrage sur le métier usuelle au cinéma : Woody Allen aura filmé des New-Yorkais névrosés durant toute sa carrière, tandis que John Ford a réalisé plusieurs chefs-d’œuvre avec le même sujet. Et, bien avant l’invention du cinéma, Hokusai a capturé quarante-six (et non trente-six) vues du mont Fuji, quand Claude Monet a peint trente fois la même cathédrale rouennaise.
Ancien dramaturge, McDonagh part d’ailleurs souvent de postulats théâtraux pour ses longs-métrages : avec ses ruptures de tons, ses dialogues cryptiques et son dépouillement tendant vers l’abstraction, Les Banshees d’Inisherin ressemblait parfois à du Beckett. Wild Horse Nine, lui, évoque plutôt un vaudeville, dont il reprend le dispositif : un nombre restreint de personnages et de décors – à couper le souffle, certes, mais restreints quand même –, des duperies et des tromperies à tire-larigot, des portes qui claquent... Martin McDonagh part donc d’un canevas aussi simple qu’ouvert pour y déployer une intrigue comme il sait si bien les trousser. S’y entrechoquent la grande Histoire et les banales historiettes, les quidams sans envergure et les rêves de révolution, les digressions interminables sur des sujets triviaux — en l’occurrence, la corrélation supposée entre les « pays homo » et leur capacité à produire du bon fromage — et la poudre qu’il faut faire tonner quand on ne sait plus se parler. On ne s’était jamais posé la question de savoir à quoi ressemblerait une pièce de Feydeau revue et corrigée par les frères Coen, mais on sait désormais que c’est vraisemblablement à Wild Horse Nine.
Or, sans doute McDonagh le sait-il : dans un vaudeville, le plus important, ce n’est pas le texte, c’est d’avoir des interprètes réglés comme une horloge suisse. De ce côté-là, le cinéaste est servi : John Malkovich interprète un agent pas très secret irrésistible. Gênant aux yeux de la CIA à cause des secrets qu’il connaît et diffuse généreusement – qui concernent aussi bien JFK que Patrice Lumumba –, le dénommé Chris Carlisle est un retour gagnant pour Malkovich, enfin doté d’un vrai rôle charnu après dix ans passés dans l’enfer des nanars de plateforme. L’acteur, récompensé à Venise, est d’ailleurs bien entouré, par une bonne moitié de ce que le cinéma américain compte encore d’acteurs et d’actrices truculents : Sam Rockwell, Steve Buscemi, Parker Posey et un Tom Waits plus grincheux que jamais... Tous animent cette drôle de carte postale exotique et rétro, où même la perspective de la mort devient étrangement joyeuse.
Wild Horse Nine, Martin McDonagh, 2026. Avec : John Malkovich, Sam Rockwell, Steve Buscemi, Parker Posey, Tom Waits.
