L'Ultime Héritier, pèze pas lourd



Le concept sur lequel repose L’Ultime Héritier est génial. Et pour cause : il reprend, tout en le modernisant, celui d’une des plus grandes comédies britanniques, Noblesse oblige (1949). Si elle n’est pas officiellement un remake, seulement un « hommage », cette mouture 2026 emprunte tant à son prestigieux modèle, aussi bien sur le fond (un héritier écarté de sa richissime famille maternelle tue un à un les membres de celles-ci qui se dressent entre lui et un vaste pactole) que sur la forme (l'histoire est racontée par le personnage principal, en voix-off, du fond de sa cellule de prison) qu’il devient difficile, en tant que spectateur, de ne pas s’adonner au jeu des 7 erreurs. Or, se frotter à ce monument d’humour noir, suprêmement britannique, érudit et cynique, qu’est le classique de Robert Hamer, avec en tout et pour tout cet Ultime Hériter sous le bras, c’est un peu comme vouloir battre Sha'Carri Richardson au 100 mètres avec une jambe dans le plâtre. Et les yeux bandés.

Premier tableau, déjà, sur lequel le film de John Patton Ford fait pâle figure à côté de son prédécesseur : la charge satirique. Celui de Hamer tirait à boulets rouges sur l’aristocratie anglaise de l’époque édouardienne – du tout début du XXème siècle – et son hypocrisie, sur ses beaux principes camouflant mal la dégénérescence morale de ce petit monde de lords fonctionnant en vase clos. Pas étonnant, vu comme ça, que Noblesse oblige truste encore fréquemment les listes des meilleurs longs-métrages anglais jamais réalisés : peu d’œuvres ont aussi bien analysé cette relation, faite d’amour et de haine, d’admiration et de jalousie, que le peuple anglais entretient avec son aristocratie. Plus grand chose de tout cela ne subsiste dans L’Ultime Héritier ; certes, ses parasites « d’en haut », empruntés à divers groupes de nos sociétés ploutocrates (les loups de Wall Street aux sourires carnassiers, les pseudo-artistes en quête de radicalité, les marchands de religion…) sont parfaitement détestables mais arrivent tard – trop tard, après une bonne décennie de films anti-oligarchie plus réussis. In fine, L’Ultime Héritier et son jeu de massacre en famille ressemblent à une version moins drôle et moins acérée d'A couteaux tirés.

Lords durs 

Le choix des interprètes souffre peu ou prou des mêmes limites. Dans Noblesse oblige, la physionomie bonhomme et sans aspérités de Dennis Price rendait crédible son personnage de gagne-petit affamé de vengeance – et plus spectaculaire encore son dégommage de lords. On ne peut pas en dire autant du running man Glen Powell, bellâtre bien en cour à Hollywood, qu'on tente ici de faire passer pour un tombeur de dames au corps ciselé et en même temps pour un type lambda capable de se fondre dans la foule. On ne doit pas fréquenter les mêmes foules ! Pour les seconds rôles, c’est également mitigé : certes, on voit mal qui aurait pu, comme naguère l’immense Alec Guinness, interpréter tous les héritiers occis, mais faire venir des interprètes plutôt bons pour leur confier ce qui est essentiellement un long caméo finit par jouer contre le film. Surtout que, au-delà du pur plaisir de jeu promise par cette pirouette (« Pourquoi seulement quatre rôles ? Pourquoi pas huit ? » s’était exclamé l'acteur après la première proposition qu’on lui avait faite, non sans s’être auparavant écroulé de rire à la lecture du scénario), elle renforçait elle aussi cette idée d’une aristocratie tout à fait endogame, pour ne pas dire franchement consanguine.

C’est finalement quand il s’éloigne de son aïeul décidément insurpassable que L’Ultime Héritier finit par faire mouche, le temps d’une (courte) séquence finale joyeusement roublarde et d’un dernier plan franchement mémorable. C’est peu. C’est déjà ça.

L'Ultime Héritier (How to Make a Killing), John Patton Ford, 2026. Avec Glen Powell, Margaret Qualley, Jessica Henwick, Ed Harris, Bill Camp.

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