Goliath : au prétoire, le déluge !

 


Ceux qui ont déjà vu tout Better Call Saul trois fois et ceux qui regarderaient Billy Bob Thornton jouer (feu) l'annuaire téléphonique : voilà à qui s'adresse Goliath, série co-créée par l'infatigable showrunner David E.  Kelley. Ex-taulier de la série judiciaire des networks – chaînes grand public – américains, Kelley a, comme d'autres téléastes vieillissants, accepté bon gré mal gré d'effectuer sa transhumance définitive vers les plateformes de streaming. On s'autorise à dire « bon gré mal gré » parce que la filmographie récente du bonhomme est rempli de titres que l'on suppose alimentaires, comme Big Shot (centrée sur une équipe de basket-ball féminine et portée par le vieux beau John Stamos) ou Anatomie d'un scandale, mix de thriller juridique et de soap opera à la sauce Netflix. En comparaison, Goliath (2016-2021) ressemble bien plus à un projet de cœur pour Kelley, qui poursuit et étend ici ce qui le taraude depuis toujours : les  névroses et cas de conscience de celles et ceux qui doivent défendre la veuve et l'orphelin.

Sombres héros de l'amer 

Dès The Practice (1997-2004), le scénariste et producteur met en scène des avocats dans la dèche, obligés d'accepter des affaires qui contreviennent à leurs principes moraux pour faire bouillir la marmite. L'avocat américain n'est dès lors plus une figure juste et drapée de blanc sur laquelle toute la communauté peut compter, mais un type comme les autres, plein de doutes et de contradictions – et qui pave accessoirement la voie aux anti-héros (Tony Soprano, Dexter Morgan, Walter White...) qui peupleront bientôt les séries américaines. Au début des années 2000, Ally McBeal fait un pas de côté et traite par le biais de la comédie loufoque le quotidien d'avocats bigarrés, pour ne pas dire dérangés. Viendra ensuite Boston Justice, le chef-d'oeuvre de David E. Kelley, dont les intrigues de prétoire servent de prétexte aux battage tragicomique (et difficilement résistible) d'acteurs qui entament leur dernier tour de piste :  James Spader, William Shatner, Candice Bergen...

Goliath part d'un postulat proche de Boston Justice, tout en assombrissant quelque peu le tableau, à l'heure où le début de règne trumpiste incite assez peu à l'optimisme pour les gens de peu qu'affectionne Kelley. D'autant que les anti-héros télévisés précités ont, pendant deux décennies, fait bouger les lignes de ce que peut être un personnage de série ; le public accepte désormais pleinement l'idée d'un avocat idéaliste qui est aussi un alcoolique fini et un père indigne. Voici donc Billy McBride, ex-gloire des tribunaux californiens officiant désormais depuis un motel miteux, qui a dans sa malchance la joie d'être interprété par le toujours fiable Billy Bob Thornton, qui trouve là l'un de ses plus beaux rôles. Un poissard sans pareil, donc, dont les proches ont le malheur de mourir dans des circonstances forcément mystérieuses ou de faire face à des entreprises et institutions colossales – c'est d'ailleurs là le sens du titre de la série – qui leur veulent du mal. Et, cela dit, si ses proches mouraient dans leur sommeil, il n'y aurait rien à raconter.

Comme dans les précédentes œuvres de David E. Kelley, les intrigues (ici étirées sur une saison plutôt qu'un seul épisode) sont l'occasion d'ausculter les maux bien réels de la société américaine contemporaine : la guerre des narcotrafiquants et l'incurie politique qui lui fait face, les petites combines des grands propriétaires terriens pour priver leurs modestes voisins d'eau potable, l'épidémie de médicaments opiacés qui ont rendu quelques cyniques familles (très) très riches... Kelley et son co-créateur Jonathan Shapiro puisent tout ça dans les bulletins d'informations pour le raconter à leur façon, à la fois décalée et mélancolique. Avec, là encore, une tonalité plus grave que du temps de Boston Justice : comptent désormais moins les petites victoires des ténors du barreau que leurs grandes défaites.

 

 


Avocat et dissocié

Mieux encore : la latitude laissée par Amazon aux créateurs de Goliath leur permet d'aller plus loin, de tester et tenter des intrigues et des scènes qu'une chaîne grand public aurait sans doute retoquées. (Si on était mauvaise langue, on dirait que Jeff Bezos se fiche royalement de ce qui est diffusé sur sa plateforme Prime, pourvu que les téléspectateurs lui achètent des pompes et de la lessive.) C'est notamment le cas des scènes musicales, remarquables intermèdes qui donnent l'occasion de voir, et c'est appréciable, Dennis Quaid pousser la chansonnette country ou J.K. Simmons sapé comme Fred Astaire et clamant tout le bien qu'ils pensent des addictives pilules qu'il fabrique... Comme Quaid et Simmons, la majorité de la distribution de la série est d'ailleurs composée de gloires vieillissantes ou sur le retour : William Hurt, Beau Bridges, Graham Greene, Bruce Dern, Lou Diamond Phillips, Paul Williams, John Savage, Steven Bauer, Griffin Dunne, Elias Koteas, Robert Patrick... Oui, tout ça ! Si vous vous demandiez où étaient passés ces trognes qui ont fait les beaux jours du cinéma hollywoodien des années 1970 à 1990, ils sont là : paumés dans le maquis des algorithmes bezosiens.

Là encore, ce casting d'une autre époque renforce l'ambiance élégiaque voire mortifère de Goliath, de plus en plus expérimental et étrange au cours de ses quatre saisons. La dernière, qui voit Billy McBride faire un aller et retour de l'autre côté de la mort, accumule les scènes oniriques, dans lesquelles notre héros s'imagine recréer les films de son enfance, Sueurs froides et Le Train sifflera trois fois en tête. Un objet hitchcocko-lynchien – on y entend même In Dreams de Roy Orbison, comme dans Blue Velvet –, éthéré et nocturne, qui n'a plus grand chose à voir avec les habiles joutes de prétoire et les rebondissements plutôt classiques de sa première saison. Preuve que la série juridique, pilier historiquement fiable et sans aspérités de la télévision américaine, a su lui aussi entamer sa mue.

Goliath, David E. Kelley & Jonathan Shapiro, 2016-2021 (4 saisons). Avec : Billy Bob Thornton, Nina Arianda, Tania Raymonde, William Hurt, Ana de la Reguera.

Posts les plus consultés de ce blog

Pierre Charpilloz, auteur : "Quand il pleut à Los Angeles, c'est presque un signe envoyé par les dieux"

Mission: Impossible - The Final Reckoning, entre le ciel et l'enfer

Reporters, conflit de canards