Au club Marvel, toute entrée est définitive

 

 
Drôle d'impression que laisse la bande-annonce du prochain Avengers. Ni bonne ni mauvaise, elle laisse surtout l'impression tenace d'avoir sauté dans une DeLorean et d'être reparti fissa en 2019 – tant ceux qui la peuplent sont ceux qui avaient promis, juré-craché, de jeter le gant (de l'infini) après Avengers : Endgame. Un opus pourtant pensé à l'époque comme l'aboutissement d'une narration connectée longue de dix ans et comme le baroud d'honneur du noyau dur des super-héros Marvel. Avant même de voir le produit fini, nommé, Avengers: Doomsday, difficile de ne pas voir ce retour aux sources comme un aveu d'échec, celui d'une saga de plus en plus vaste qui paye cher son appétit vorace et ses coups plus fumeux que fumants.

Il faut en effet rappeler que, à l'époque d’Endgame, Marvel et sa maison-mère Disney étaient confiants en l'avenir, et en sa nouvelle génération de héros, pour la plupart connus d’une seule poignée de lecteurs effrénés. Surtout qu’à l’époque des films produits et distribués au pas de charge et des séries balancées au canon sur la plateforme maison Disney+ facilitent ce qui est devenu le nouveau modus operandi de la saga : l'expansion à toute berzingue, quitte à compromettre la sacro-sainte continuité narrative bâtie autour d'un inoxydable noyau de personnages. Voyages dans le temps ou dans des dimensions parallèles, films insérés tels des "quêtes annexes" dans l'histoire de personnages déjà trépassés, événements connus racontés sous une autre lumière : tous les moyens sont bons pour maintenir un semblant de cohésion au sein d'un univers qui ploie de plus en plus sous le poids de son ambition dévorante.

Fans, je vous aime

Celles et ceux qui doivent alors remplacer Iron Man, Captain America et consorts ne manquent pas : le maître ès arts martiaux Shang-Chi ; les Eternals, sorte d'Avengers plus cosmiques et plus étranges ; le ténébreux MoonKnight, aux pouvoirs tout droit sortis de l'Égypte ancienne ; She-Hulk, cousine et alter-ego féminin du vert Bruce Banner... Mais rien ou presque ne se passera comme prévu : tous les films tentant d’installer les gentils et les méchants appelés à briller se rétament, alors que le public se jette goulûment sur ceux qui usent et abusent du fan service et des clins d’œil lourdingues aux œuvres d’hier et d’avant-hier. Détail qui en dit long : les films estampillés Marvel à avoir le mieux marché au box-office depuis Endgame sont deux Spider-Man et le troisième opus de Deadpool, tous des films rapatriant dans le tentaculaire MCU des super-héros éparpillés ailleurs : les deux premiers variants de Spider-Man, les X-Men du début des années 2000, le Punisher... Comme pour assurer un genre de changement dans la continuité ? Ou plutôt se reposer encore et toujours sur les mêmes vieilles formules ?

Même son de cloche du côté des séries télévisées : relativement à l’aise dès qu’il s’agit de redonner vie à des figures désormais bien connues du public (Wanda et son jules Vision, Loki ou, dans une moindre mesure, Hawkeye), le MCU sort les rames dès qu’il s’agit de jeter dans le grand bain du blockbuster des nouvelles têtes. Disons simplement que si vous n’avez jusqu’ici jamais entendu parler de la fougueuse Ironheart, héritière putative d’Iron Man, ou de la justicière sourde Echo, c’est sans doute pour une bonne raison. Et ça, c’est encore quand Disney+ ne ne tire pas une balle dans le pied, comme celui de saucissonner en six épisodes un comic book qui aurait fait un solide film de 2 heures 23 (Secret Invasion) ou d’annuler prestement l’une des seules, sinon la seule, séries chaudement accueillie par la critique (Wonder Man). Aujourd’hui, on apprend que le studio aurait appris de ses excès et prévoirait de réduire drastiquement le nombre d’œuvres qu’elle produit pour Disney+ et privilégier l’expérience en salle. Tout ça pour ça ?

Des nouvelles du Blade

Certes, Disney-Marvel aura aussi dû composer durant cette période avec des impondérables, et faire avec les petits cailloux venus gripper sa mécanique bien huilée. Impossible, par exemple, de leur reprocher d’avoir dû changer son fusil d’épaule après la mort de celui qui devait vraisemblablement gagner en importance dans la saga : Chadwick Boseman, l’interprète de Black Panther, emporté à 43 ans d’un cancer du côlon. Difficile, aussi, de leur en vouloir de n’avoir su prédire la chute de l’acteur Jonathan Majors, passé en un rien de temps du haut de l’affiche à la rubrique faits divers, pour des accusations de harcèlement et de violences conjugales. Une ascension avortée qui força Marvel à jeter aux orties un énième volet d’Avengers supposé tourner autour de Kang, méchant cosmique campé par Majors... (Tricard à Hollywood, l’acteur cachetonne maintenant dans des films financés par le studio réactionnaire The Daily Wire, où il a des répliques du type : « Les Musulmans désirent la mort aussi ardemment que vous désirez la vie. Les actes terrifiants commis envers les non-Musulmans sont non seulement autorisés mais encouragés par Allah. » C’est ce qu’on appelle chuter de son piédestal...)

On peut, cela dit, reprocher tout le reste à Marvel, c’est-à-dire de n’avoir su quoi faire de personnages souvent prometteurs, et surtout interprétés par des interprètes réputés et en vue. On s’en pincerait presque : pendant un temps, Marvel avait donc sous contrat Oscar Isaac, Angelina Jolie, Salma Hayek, Barry Keoghan et l'immense Tony Leung et a décidé de n'en faire... absolument rien. Le cas de l'incandescent (et doublement oscarisé) Mahershala Ali est sans doute le plus symbolique de tous : embauché en 2019 pour reprendre le sabre de Blade après la mémorable interprétation de Wesley Snipes, Ali a finalement jeté l’éponge cet eté, après un long jeu de chaises musicales créatives (sept scénaristes successifs en autant d’années !) et avoir prêté sa voix aux chasseur de vampires le temps d’un caméo – forcément inutile – dans un film déjà oublié, Eternals.

Retour aux souches

D’où, donc, le retour aux affaires, supposément rassurant, de ceux qui avaient quitté le Marvel Cinematic Universe la tête haute ou ne faisaient plus qu’y passer une tête. C’est aussi que la carrière post-capés de ces éphèbes n’aura pas eu les résultats escomptés : après quelques rôles brillants dans des films recommandables (Rush, Au cœur de l’océan) mais trop peu vus, Chris Hemsworth joue les John Wick du demandeur d’emploi sur Netflix et accepte des fadaises nordiques de plus en plus thorves. Chris Evans, lui, navigue poussivement entre cinéma d’auteur (Celine Song, Ethan Coen) et blockbusters bas du front pour plateformes (Red One, Ghosted). Et puis il y a le cas Robert Downey Jr. : le virage amorcé par l’acteur, démarvellisé par Christopher Nolan dans Oppenheimer – il y glanera un Oscar au passage – et Park Chan-wook dans la série Le Sympathisant laissait présager de rôles plus charnus, dont l’acteur de Kiss Kiss Bang Bang et Zodiac s’est déjà montré capable. C’était sans compter sur le plus hypnotique des chants, celui des sirènes hollywodiennes, qui convainquirent Junior de jouer (« avec un fort accent » a-t-on pu lire) Victor Von Doom, improvisé boss de fin de la saga en lieu et place de Kang. Les deux savonnettes en charge d’Avengers: Doomsday, les frères Russo – eux-mêmes de retour au bercail après une succession de navetons produits pour diverses plateformes – ont prétendu sans rire que Downey était le « seul acteur » qui pouvait interpréter le rôle. C’est à se demander combien d’acteurs ils connaissent.

Est-ce un hasard ? Le sort qui s’acharne, le mauvais œil contre ces tragédiens contrariés ? Même pas : Marvel est, au moins en partie, responsable de ces carrières en dents de scie. On n’est pas obligés de penser avec Tarantino que la star de cinéma – celle qui remplit les salles obscures sur son simple nom – est un concept qui appartient au passé, mais il est fort probable que les innombrables films de super-héros usant et abusant des mêmes personnages aient sapé le peu d’attrait et de mystique que ces acteurs avaient en premier lieu. Vu comme ça, on comprend mieux le conseil désormais fameux donné par DiCaprio à Timothée Chalamet il y a quelques années : « Pas de drogues dures, pas de films de super-héros. » D’autant que passer sa carrière en costume en Lycra n’a rien d’une fatalité : Robert Pattinson, dernier interprète en date de Batman, vit actuellement sa best life en jouant la même année dans The Drama, L’Odyssée, Primetime et le troisième opus de Dune.

Faites l’amour, Gallagher

Le Marvel Cinematic Universe en est donc là : à congédier les protagonistes précités synonymes d’un minimum de sang neuf et à rappeler in extremis les copains d’avant, tous rameutés pour exister encore un peu aux yeux du public. Que les premiers soient quasiment tous des personnages féminins, de couleur ou queer et que les seconds soient tous des toubabs ne veut pas forcément dire que Disney a courbé l’échine face à la masculinité trumpo-neuneu du moment – comme l’a déjà fait la Silicon Valley, notamment Mark Zuckerberg, qui s’exhibe pathétiquement auprès de champions de MMA – mais le message n’en est pas moins explicite : marche arrière, toute !

Certains diront peut-être qu’on noircit le tableau et que le MCU a encore de beaux jours devant lui, comme en attestent les chiffres du Spider-Man, Brand New Day, ni plus ni moins le troisième plus gros succès au box-office ever. Il n’empêche : on aurait tort de croire que ce qui a marché hier est voué à cartonner demain. En matière de franchises cadors au box-office, les exemples récents ne manquent pas : Tom Cruise a raccroché les crampons de la saga Mission : Impossible après des chiffres en constante baisse ; les chauffards chauves (chauve-fards ?) de Fast & Furious ont annoncé faire leur ultime tour de piste pour les mêmes raisons ; même le dernier Jurassic World a été considéré comme un semi-échec puisqu’il n’a pas dépassé le milliard de dollars en tickets vendus ! Sans oublier Star Wars, le saint patron malgré lui, le modèle à ne pas suivre, celui des sagas cabossées à force que d’être exploitées à tort et à travers, de moins en moins en forme après cinq décennies pourtant passées tout en haut de l’inconscient collectif. Désormais, ce n’est plus aux Beatles que les Avengers ressemblent, mais à leurs disciples mancuniens d’Oasis : une bande de zozos plus tout jeunes et légèrement désœuvrés, qui s’étaient soi-disant fâchés à mort, mais qui se tombent dans les bras dès qu’il y a un peu de fraîche à se faire en surfant sur la nostalgie du public. Comme les frères Gallagher, nul doute que Marvel continuera à remplir les stades avec un spectacle ultra-rodé dont plus rien ne dépasse mais son (What's the Story) Morning Glory?, son magnum opus, a été écrit il y a déjà longtemps.

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